Lettre pour tous

(Cette lettre fut écrite pour répondre à la campagne visant les mineurs étrangers suite à l’agression du 25 septembre 2020 devant les locaux de Charlie Hebdo.)

Nous qui écrivons cette lettre sommes des jeunes étrangers venus vivre en France et des plus anciens qui vivent là depuis toujours ; depuis plusieurs années, nous travaillons ensemble pour apprendre le français, nous avons construit une confiance entre nous et nous nous réunissons quand il y a des difficultés de la vie pour les uns ou les autres.

1— Depuis le 25 septembre, à la télévision, dans des journaux et sur le net, des hommes politiques s’attaquent à ceux que le gouvernement appelle les « mineurs non accompagnés » (MNA). Ils les traitent de « délinquants », de « menteurs », de graines de terroristes.
Ces injures et ces mots de haine ciblent les enfants étrangers venus ici seuls comme des gens dangereux, et appellent à la méfiance et à la suspicion à leur égard. Quand bien même ce sont des propos extrémistes, on ne peut pas laisser passer de tels mensonges !

2— Que s’est-il passé ?
À Paris, le 25 septembre, un jeune Pakistanais s’est attaqué très violemment avec un hachoir à deux personnes qui fumaient une cigarette rue Nicolas Appert. Il pensait que c’était le local du journal Charlie Hebdo, le journal des caricatures.
Il est clair que ce geste est criminel, et que le jeune arrêté par la police doit être jugé pour son acte. On devrait s’arrêter là.

3— Mais ce n’est pas le cas !
Cette campagne d’insultes et de mots violents nous blesse. Elle peut exister parce qu’elle s’appuie sur la très mauvaise situation faite aux jeunes étrangers qui arrivent ici. De nombreux départements et administrations, abandonnent ces jeunes mineurs, refusent de les croire sur leur âge, l’histoire de leur vie ou leurs papiers. Nombreux sont ceux qui ne sont ni logés ni scolarisés parce qu’ils sont considérés comme étrangers avant d’être mineurs et protégés par l’Aide Sociale à l’Enfance. (Depuis la circulaire Taubira de 2013),

4— Le jeune pakistanais qui a commis l’agression avait eu le statut de « mineur non accompagné » mais il aurait reconnu avoir menti sur son âge et sur sa nationalité. Il doit être jugé aussi sur cela. Mais bien d’autres gens mentent, et cela n’aboutit pas à une campagne orchestrée contre tout un ensemble de personnes.
On sait que c’est très compliqué quand on se retrouve dehors des foyers , souvent laissé sans rien, mais comme le dit l’un de nous « Ce n’est pas une raison pour faire n’importe quoi.
Le jeune a perdu la tête, ou peut être qu’il avait ça déjà dans un coin de sa tête et il a basculé.
Mais il y a beaucoup de jeunes qui se retrouvent sans rien et qui ne font pas n’importe quoi ! ».

5— Que dire sur les caricatures du journal : tout le monde peut avoir la religion qu’il veut, ou pas de religion, c’est important. On croit ou on ne croit pas, le principal c’est le respect. Le plus important c’est d’être attentif à ne pas faire des choses qui développent la haine. On peut plaisanter avec ses amis, mais se moquer des gens ou de leur religion publiquement ce n’est pas pareil, cela peut blesser et faire mal .Il faut faire attention. Notre idée c’est que la priorité est de penser à ne pas provoquer de la guerre entre les gens.

6— C’est pour aller à l’école et pour apprendre un métier que les jeunes sont venus seuls d’Afrique. « Si tu veux gagner ta vie, tu dois apprendre », dit l’un. « Un jeune est venu pour sauver sa vie », « Je me sens mieux ici parce qu’en Afrique, ce n’est pas facile avec la guerre et tout ça » dit un autre. La plupart de ces jeunes sont élèves au collège ou au lycée, et apprentis dans les métiers de la cuisine et du bâtiment. Élèves, apprentis ou étudiants, voilà ce qu’ils sont et c’est ainsi qu’il est légitime de les considérer et de les respecter.

Ce dont on a besoin, les jeunes étrangers et les personnes qui ont décidé d’être à leur côté, c’est de chercher ensemble des idées et des propositions qui travaillent au respect des gens que ce soit pour l’accueil et l’hospitalité, ou pour l’apprentissage du français, ou l’hébergement, C’est important de faire ce travail ensemble, parce qu’on a des expériences différentes, voire des convictions différentes, et chercher ensemble les moyens de travailler à la paix entre les gens ce n’est pas facile, mais c’est nécessaire et passionnant !

Lille, le 11 octobre 2020