Propos d’une dame Gilets Jaunes

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Avant les ronds-points, et le samedi 17 novembre 2018

J’ai été interpellée par cet appel fait par les citoyens, le peuple, déjà en colère sur la société depuis quelques années. J’en ai eu connaissance sur les réseaux sociaux, et par plusieurs personnes depuis 3 à 4 semaines. Des échanges. Et un seul peuple qui décide de faire quelque chose.

17 novembre. Bingo ! J’avais un gilet orange dans ma voiture. Alors je vais acheter un gilet jaune, je n’en avais pas. Les magasins étaient dévalisés, Norauto… je suis obligée de faire plusieurs magasins… Je vais au centre commercial d’Auchan. On s’en va là, pas de problème. On va déjeuner au Flunch, on était suivies par des vigiles, car nous portions notre gilet jaune dans la galerie marchande et au Flunch !
On ne savait pas à quoi s’attendre, ça n’était pas encore commencé.

Il y avait des motards, et des centaines de personnes au rond-point. « L’appel a marché ! ». On bloque le rond-point… non, plutôt, on filtre. Personne ne se connaît. On ne se connaît… que par le gilet jaune !
Il y a plusieurs ronds-points. On filtre les voitures. Je vois qu’il n’y a pas que moi qui suis en colère, qui en ai marre de cette société qui appauvrit intellectuellement, financièrement, socialement.
C’est là que la cohésion se fait directe contre une voiture qui force le barrage. Enfin quelque chose est possible. Au-dessus de nous, le soir, les hélicoptères, pas encore les drones. Pas de Forces de l’ordre (FDO).
Et l’inquiétude des gens : quelle sera la suite ? La réponse : « À samedi prochain ! ».
Puis une semaine de fous sur les réseaux çà parlait de partout. Et la télé s’y intéresse.

Le samedi suivant, 24 novembre 2018, l’Acte 2

Rendez-vous pour aller à Paris à bus. C’est notre première journée de Gilets jaunes à Paris. On a un journaliste de France Inter dans le bus, ou France Info.

Direct les Champs-Élysées. Ce n’est pas la même histoire ! C’est seulement, avec le samedi d’avant, la deuxième manif’ de ma vie. Je découvre les FDO, la brutalité, le mépris, les gazages. Le journaliste nous a suivis. Qu’est-ce qui se passe ? Les lacrymos, les cris, on court…
Dans ma tête, jusqu’alors, les FDO étaient là pour protéger le peuple !

On rentre le soir avec le bus.
Par la suite, les bus seront retardés à chaque fois : ordres du gouvernement !
Pas de bus pour les Gilets Jaunes.

C’était cela, le 24 novembre… l’Acte 2. Répondre à l’appel à aller à la capitale, importante, qui représente la France. Des feux, des cris toute la journée. Et l’idée que cela va être cela, le mouvement, il va falloir se battre. On avait fait entendre nos voix sur les Champs Élysées.

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Quelle adresse à l’État ?

Le pouvoir d’achat, le droit de travailler, un salaire correct, le droit de s’exprimer, le droit de rêver à demain. Faim de rêve, d’histoires, de lendemain, d’espoir.
L’État ne nous laisse pas la possibilité de faire ces rêves.

Les samedis suivants, on discute. On s’échange nos coordonnées. On rêve de révolution. Les FDO sont de plus en plus agressifs, ils n’avaient pas de contrôle.

Dès le début, pour nous, c’est : pas de syndicat ! pas de politique !
Les partis, au début, n’ont pas compris le mouvement.
Aux gens qui parlaient de syndicalisme, la réponse fut : « Vous ne faites rien ! ». Avec des heurts en parole, et avec des gestes.
Je n’ai jamais pensé du bien des syndicats, ils ne défendent pas le peuple, ils sont achetés par le gouvernement.
68, ça a été d’abord les écoliers, avec le peuple. Les syndicats ont repris ensuite cela à leur charge.
Cela ne passe pas, les Gilets jaunes qui viennent dans les syndicats.

En décembre 2018, on est en fin d’année, ce n’est pas que le samedi. On s’interroge sur comment cela va évoluer. Le mouvement part dans tous les sens.
Mes croyances et mon éducation tombent. Je vivais dans le faux.

On a cru qu’avec le nombre qu’on était, l’État aurait bougé, aurait répondu à nos attentes.

À Paris, place de l’Étoile, le jour des dégâts, le 1er décembre 2018

Quand je suis à Paris, le 1er décembre, à la place de l’Étoile, le jour des dégâts… il faut comprendre l’histoire. Castaner a dit à la télévision : « Si vous voulez sortir de la place de l’Étoile, avec présentation de la carte d’identité, vous pouvez sortir ». Sac à dos vide. En fait, on était nassés. Avec impossibilité de sortir.

Le matin, les Gilets jaunes étaient pacifiques, assis sur la place de l’Étoile.
Ce jour-là, j’ai vu la peur dans les yeux des gens, le sang, les gens qui tombent.

Ce jour-là, j’ai compris qu’on n’obtiendrait rien.
J’ai compris qu’on était dans le vrai. Qu’ils ne voulaient pas, qu’ils ne pouvaient pas nous répondre. « Retour à l’être humain d’avant le capitalisme ! », c’est impossible pour eux.

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Blocages de frontière

Nous, on n’a pas beaucoup de péages d’autoroute, mais on a la frontière.
Dans les manifs, tout bas, circulait l’indication très discrète d’un blocage de frontière, à telle heure, tel jour, rendez-vous à tel endroit. On était en plein hiver, il faisait froid, j’en ai fait trois ou quatre, mais il y en a eu plus. Je n’ai pas fait cela tout au début. Ceux que j’ai faits, c’était le samedi soir, après la manif.
On avait rendez-vous sur de grands parkings vides. À la frontière, dès qu’on était assez nombreux, on bloque les camions. Il faut être très nombreux, minimum une centaine.
On bloque, et cela va vite à faire des kilomètres de bouchons. On chante, on crie : on était les rois du monde, on avait bloqué une frontière !
Les FDO arrivent de chaque côté. Côté français, ils bloquaient les routes en amont pour éviter d’aggraver l’accumulation de camions sur l’autoroute. De l’autre côté, ils se rapprochaient au maximum de nous, nous interrogeaient. Il n’y avait pas de gaz, pas de matraquage à cette époque-là, pour le temps que cela durait. Cela durait 3 ou 4 heures, et on repartait contents. On était beaucoup plus d’hommes que de femmes, il fallait cela, surtout quand les routiers s’énervaient.
On était heureux, car on avait osé !

Aux ronds-points, on a aussi utilisé une autre technique que celle du filtrage des voitures en occupant la chaussée. On a beaucoup utilisé les passages piétons de rond-point. On marchait tout doucement, à la queue-leu-leu, traversant et retraversant le passage piéton.

À propos de la banderole « On a retrouvé la fraternité sur les ronds-points, on vient chercher la liberté et l’égalité » ?

Ce thème-là est vite sorti. Très vite après le 17 novembre. Pour trouver le reste, c’est compliqué. Même avec beaucoup de femmes, plus guerrières que les mecs…

* Propos recueillis le 5 novembre 2020

Suite des propos d’une « dame Gilet Jaune » dans le prochain Cahier des Quelques-uns.